
La trilogie de la Débâcle, en 1940, continue de faire les grandes heures de la télévision en ces temps de confinement. Les (més)aventures du trio Tassin/Pithiviers/Chaudard posent encore et toujours la question que tout historien aborde un jour : comment les vies ordinaires réagissent alors que leur quotidien se voit balayé par les événements ; ont-elles conscience que la « Grande Histoire » ouvre alors un nouveau chapitre civilisationnel ? Chaudard sait-il qu’a Bordeaux se joue la capitulation ? Pithiviers, braconnant le lièvre dans la forêt de Machecoul, pense-t-il au futur système de rationnement alimentaire ? Tassin, qui prend « un p’tit bain » songe-t-il à la conférence de l’Atlantique et au nouveau partage du monde ?
Sans doute trois légionnaires, aux alentours de 410 de notre ère se sont posés, plus ou moins, des questions identiques : Rome vaincra Alaric car elle « est la plus forte » ; quelques assauts barbares ne font pas l’Histoire; et surtout, le niveau de vie plutôt confortable des habitants de l’Empire, ne sera jamais mis en péril.

La chute de l’Empire romain n’a-t-elle été qu’une anecdote, grossie tant par des auteurs chrétiens en manque de parousie que par des historiens comme Gibbon, collapsologue avant l’heure ? Trois ouvrages passionnants vous permettront de vous faire un avis (ou pas) :
Organisé par l’École allemande de Rome (l’équivalent de notre EFR), ce colloque passe en revue tous les aspects du sac de Rome par Alaric en 410 : de la dévastation de quartiers entiers (l’Esquilin, le Celio…) à la stratégie des Goths en passant par le devenir de l’aristocratie sénatoriale ou l’analyse de trésors hâtivement cachés (et, soit dit en passant, jamais récupérés par leurs propriétaires). Oui la vie a continué à Rome, mais dire que l’événement a secoué la capitale de l’Empire est un euphémisme.

Du particulier, passons au général avec le duel entre deux historiens britanniques : Bryan Ward-Perkins, archéologue et historien à l’université d’Oxford, souligne dans son ouvrage la paupérisation absolue dans laquelle s’enfonce l’Occident pendant un bon millénaire. Adieu les céramiques de qualité, les toits en brique et le chauffage au sol… Le luxe d’un aristocrate européen du XIIe s. n’équivaut même pas au niveau de vie d’un fermier du IIIe s…

Entre le catastrophisme (convaincant) de Ward-Perkins et la transition douce – voire irénique – entre Antiquité et Moyen Âge défendue de longue date par Peter Brown, Peter Heather , professeur au King’s College de Londres, défend une voie médiane, équilibrant les sacro-saintes « ruptures et continuité » qui mènent de l’Antiquité tardive au Moyen Âge.

En fonction de vos états d’âme et de la proximité, ou non, de l’effondrement du limes – eh, du déconfinement – vous choisirez votre vision de la disparition de l’Empire, dont finalement, nous ne nous sommes jamais vraiment remis.
The Sack of Rome in 411 : The Event, its Context and its Impact,
dirs. Johannes Lipps, Carlo Machado, Philipp von Rummel (Ludwig Reichert Verlag, 2013) ; communications en all., it. angL. et fr. sur Amazon, d’occasion, autour de 50 €.
La Chute de Rome, par Bryan Ward-Perkins (Alma, 2014, 25 € ; réed. Flammarion coll. « Champs », 2017, 11 €).
Rome et les barbares, par Peter Heater (Alma, 2018, 28 €).








