Et trois de chute…

Chef ! Les barbares pillent Rome ! – Pas d’inquiétude, c’est juste un dialogue interculturel…

La trilogie de la Débâcle, en 1940, continue de faire les grandes heures de la télévision en ces temps de confinement. Les (més)aventures du trio Tassin/Pithiviers/Chaudard posent encore et toujours la question que tout historien aborde un jour : comment les vies ordinaires réagissent alors que leur quotidien se voit balayé par les événements ; ont-elles conscience que la « Grande Histoire » ouvre alors un nouveau chapitre civilisationnel ? Chaudard sait-il qu’a Bordeaux se joue la capitulation ? Pithiviers, braconnant le lièvre dans la forêt de Machecoul, pense-t-il au futur système de rationnement alimentaire ? Tassin, qui prend « un p’tit bain » songe-t-il à la conférence de l’Atlantique et au nouveau partage du monde ?

Sans doute trois légionnaires, aux alentours de 410 de notre ère se sont posés, plus ou moins, des questions identiques : Rome vaincra Alaric car elle « est la plus forte » ; quelques assauts barbares ne font pas l’Histoire; et surtout, le niveau de vie plutôt confortable des habitants de l’Empire, ne sera jamais mis en péril.

Pillage d’une villa gallo-romaine par les Tartares, par Georges Antoine Rochegrosse (1859–1938)

La chute de l’Empire romain n’a-t-elle été qu’une anecdote, grossie tant par des auteurs chrétiens en manque de parousie que par des historiens comme Gibbon, collapsologue avant l’heure ? Trois ouvrages passionnants vous permettront de vous faire un avis (ou pas) :

Organisé par l’École allemande de Rome (l’équivalent de notre EFR), ce colloque passe en revue tous les aspects du sac de Rome par Alaric en 410 : de la dévastation de quartiers entiers (l’Esquilin, le Celio…) à la stratégie des Goths en passant par le devenir de l’aristocratie sénatoriale ou l’analyse de trésors hâtivement cachés (et, soit dit en passant, jamais récupérés par leurs propriétaires). Oui la vie a continué à Rome, mais dire que l’événement a secoué la capitale de l’Empire est un euphémisme.

L’École allemande a encore frappé…

Du particulier, passons au général avec le duel entre deux historiens britanniques : Bryan Ward-Perkins, archéologue et historien à l’université d’Oxford, souligne dans son ouvrage la paupérisation absolue dans laquelle s’enfonce l’Occident pendant un bon millénaire. Adieu les céramiques de qualité, les toits en brique et le chauffage au sol… Le luxe d’un aristocrate européen du XIIe s. n’équivaut même pas au niveau de vie d’un fermier du IIIe s…

En Occident, la fin de l’Empire provoque un profond déclin civilisationnel…

Entre le catastrophisme (convaincant) de Ward-Perkins et la transition douce – voire irénique – entre Antiquité et Moyen Âge défendue de longue date par Peter Brown, Peter Heather , professeur au King’s College de Londres, défend une voie médiane, équilibrant les sacro-saintes « ruptures et continuité » qui mènent de l’Antiquité tardive au Moyen Âge.

Oui mais « en même temps », c’est dur mais pas si grave

En fonction de vos états d’âme et de la proximité, ou non, de l’effondrement du limes – eh, du déconfinement – vous choisirez votre vision de la disparition de l’Empire, dont finalement, nous ne nous sommes jamais vraiment remis.

The Sack of Rome in 411 : The Event, its Context and its Impact,
dirs. Johannes Lipps, Carlo Machado, Philipp von Rummel (Ludwig Reichert Verlag, 2013) ; communications en all., it. angL. et fr. sur Amazon, d’occasion, autour de 50 €.

La Chute de Rome, par Bryan Ward-Perkins (Alma, 2014, 25 € ; réed. Flammarion coll. « Champs », 2017, 11 €).

Rome et les barbares, par Peter Heater (Alma, 2018, 28 €).

Marteaux et aiguilles

Le rappel ad nauseam de la peste de 1720 nous fournit l’occasion de nous pencher à nouveau sur le curieux XVIIIe s., qui débute par le crépuscule d’un grand règne et s’achève dans l’aube d’un grande révolution…

Dans les rayonnages de toutes les bibliothèques de France, on retrouve les grands ferrailleurs, les Bluche, les Chaunu, les Le Roy-Ladurie… Historiens dinandiers de la démographie, de l’économie, des représentations, ils ont forgé à coups de marteau les creux et les bosses du XVIIIe s.

La forge, dans l’Encyclopédie.

Tournons-nous à présent vers les brodeuses qui, d’un léger point de croix, esquissent les fines guipures de vies minuscules, chères à Pierre Michon et à Alain Corbin. Parmi ces reines de l’échevette et de l’étamine, Chantal Thomas et, bien sûr, Arlette Farge.

Madame d’Alençon
par Carmontelle (1717-1806),
Chantilly, musée Condé

Vies oubliées, au cœur du XVIIIe s. reconstitue, à partir de bribes d’archives, une marqueterie serrée de petits faits quotidiens, qui retracent la vie, les joies et les peines d’un petit peuple que l’on a longtemps cru « sans histoire ». Et profitez du silence des rues désertées pour accompagner cette lecture de la bande-son du Paris du XVIIIe s., reconstituée ici.

Arlette Farge, Vies oubliées (La Découverte, coll. « à la source », 304 p., 18 €), sorti en octobre 2019.

Mémoires de confinés

Non ! il ne s’agira pas ici du énième journal d’un exilé volontaire dans sa résidence secondaire, déplorant un enfermement si-beau-depuis-la-fenêtre-du-salon-de-sa-résidence-secondaire… Ces jours de claustration permettent, en revanche, de poser un regard neuf sur sa vieille bibliothèque et, bien vite, de s’apercevoir que l’on a les yeux plus gros que le ventre : la tentation de relire [ah, ce re-, toujours d’un chic !] Saint-Simon en est l’un des symptômes les plus évidents. Plus de 20 volumes dans la version Sainte-Beuve… et quel encombrement – près d’un mètre de rayonnage.

Il existe, fort heureusement, des alternatives au duc, moins chronophages, plus minces et, surtout, plus drôles. Première solution, un écrit apocryphe extraordinaire, les Souvenirs de la marquise de Créquy (1714-1803). Pensez… elle a vu passer deux rois, une révolution et un empereur ! Et surtout l’obsession de tenir son rang, de respecter l’étiquette, de dépenser sans compter et de médire de la noblesse d’agrégation et d’extraction : point de salut si votre ancêtre n’a pas expectoré aux côtés de Saint Louis, lors de leur confinement à Damiette. Donc 10 tomes en 5 volumes (30 cm de rayonnage), fous rires garantis… mais, hélas, non réédité.

Les Souvenirs de la marquise de Créquy, un des plus beaux faux du XIXe s., œuvre de Maurice Cousin, comte de Courchamps (1783-1849), également auteur du trop oublié Lavement calmant du docteur Chirac : et autres recettes médicales usuelles et faciles à bien composer.

Les Mémoires d’Horace de Viel-Castel (1802-1864) échappent à tous ces écueils : authentique, de taille raisonnable et récemment réédité, ce récit de la vie mondaine sous la « fête impériale » satisfera vos instincts les plus bas : sexe, voyeurisme, ragots et, toujours, mauvaise foi. Le comte déteste Plon-Plon, les Anglais, les homosexuels et fait des gorges chaudes des galipettes de l’Empereur. Bref, une autre époque à redécouvrir en ces temps de confinement physique et mental.

Horace de « Fiel-Castel« , un ami qui ne vous veut pas du bien.

« Comme elle mangeait un bonbon à la fleur d’oranger et qu’elle en aspirait la liqueur sucrée en le tenant entre ses lèvres : « Aimez-vous à sucer, comtesse ?  » lui a-t-il dit. La Castiglione lui a répondu : « À sucer quoi ? » Puis elle a ri d’une petite façon égrillarde fort réjouissante. » (lundi 11 mai 1857).

Gainsbourg n’a finalement rien inventé

Souvenirs de la marquise de Créquy, quelques exemplaires sur ebay et livre-rare-book.com ;

Mémoires sur le règne de Napoléon III, par Horace de Viel-Castel, version contemporaine coll. « Bouquins » (2005), versions originales sur ebay (et al.) et livre-rare-book..

Peut-il venir de Nazareth quelque chose de bon ? (Jean, 1, 46)

On connaît la thèse défendue par Michel Onfray dans ses conférences puis dans ses ouvrages : Jésus n’a jamais existé. Aucune découverte archéologique n’atteste de son passage parmi nous et sa « vie » se résume à l’addition hasardeuse de prédictions tirées de l’Ancien Testament et de mythes empruntés aux païens. Il naît le 25 décembre ? C’est la faute à Sol invictus ! Jean le baptise ? C’est une référence à Moïse passant la mer Rouge… Cette thèse mythiste n’est pas nouvelle. Née au Siècle des lumières, musclée par le rationalisme du XIXe s., elle trouve dans le philosophe normand un nouveau porte-voix.

Cette théorie possède son charme, un peu vénéneux, un peu transgressif. C’est en quelque sorte la version XXL du mythe complotiste. Mais l’historien peut trouver un plaisir encore plus pervers dans la thèse inverse. Pis, il doit faire siens les arguments d’Onfray : oui, les Évangiles se contredisent ; oui, nous ignorons tout de leurs auteurs ; oui, ils contiennent des non-sens historiques. Et pourtant Jésus a bien existé, et cette affirmation vaut, pour l’historien, bien mieux que l’approche sceptique.

C’est en tous cas ce que l’on retire de la lecture de deux ouvrages de Barth Ehrman, historien, philologue et théologien américain, Jésus avant les Évangiles et Did Jesus exist ? L’auteur se livre au même constat : depuis 200 ans, les chercheurs n’ont cessé de progresser dans la compréhension de la rédaction des Évangiles mais, pourtant, le grand public demeure ignorant de ces avancées. Les textes sacrés sont le fruit de la réinterprétation d’épaves de témoignages oraux et Ehrman nous entraîne dans une étourdissante enquête : ainsi, on suit Paul venu à Jérusalem interroger Pierre et Jacques, le frère de Jésus ; on se penche sur l’épaule de Luc dépassé par les astuces de la poésie juive ; on accompagne Ehrman sur les traces de la « source Q » à l’origine de Matthieu et de Luc…

Ces livres fournissent un formidable travail de recherche sur la mémoire, les modes de transmission du souvenir dans une société analphabète et sur l’invention, non de la personne de Jésus – un prédicateur apocalyptique un brin exalté – , mais de son message. Il demeure, en revanche, un point sur lequel Ehrman et Onfray s’entendront : le scandale du mal et la souffrance dans ce monde. Une question qui a conduit Ehrman à l’agnosticisme…

361 p. (éd. HarperOne), $ 18,99

400 pages (éd. Bayard Culture, 2017), 21,90 €.

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